Publications

Stablecoins : l’atout discret de Washington

Régulation, innovation, souveraineté : les actifs numériques adossés au dollar s’imposent comme un nouvel instrument de puissance monétaire américaine.

Ces derniers mois, l’attention s’est focalisée sur une succession de dossiers spectaculaires aux Etats-Unis : affaire Epstein, décisions de la Cour suprême sur les droits de douane, tensions géopolitiques autour du Venezuela ou de l’Iran. Pourtant, loin des projecteurs, l’administration Trump a engagé une manœuvre monétaire et financière d’une tout autre nature : plus discrète, mais potentiellement structurante. Son terrain d’expérimentation : les stablecoins.

Offensive monétaire silencieuse

Adopté en juillet 2025, le Genius Act marque la première tentative d’encadrement fédéral de ces actifs numériques adossés au dollar. Les objectifs sont clairement affichés : renforcer le leadership financier américain, protéger les utilisateurs, lutter contre les usages illicites et, surtout, consolider le rôle du dollar comme monnaie de réserve mondiale.

« Il ne s’agit pas seulement de réguler un nouvel outil financier, mais bien de redéfinir les contours de la domination du dollar à l’ère digitale. »


Derrière ce cadre réglementaire se cachent trois ambitions majeures. D’abord, rendre légitime les grands émetteurs privés de stablecoins en dollars, tout en rapatriant une activité largement offshore. Ensuite, favoriser l’émergence d’un écosystème de « dollars digitaux » privés, mais strictement régulés. Enfin, et c’est sans doute le point le plus stratégique, créer une demande structurelle pour la dette américaine, les stablecoins étant adossés à des actifs liquides de haute qualité, notamment des bons du Trésor.

Un tel projet laissait présager un « big bang » immédiat. Il n’en a rien été. La mise en œuvre s’est heurtée à de fortes résistances. Les grandes banques, en particulier, ont vu dans ces nouveaux acteurs des concurrents potentiels capables d’offrir des services quasi bancaires sans être soumis aux mêmes contraintes réglementaires. Elles ont donc pesé pour durcir les conditions d’agrément, limiter l’accès direct à la Réserve fédérale et encadrer strictement la composition des réserves. Sans bloquer la réforme, ces pressions ont contribué à en ralentir le déploiement. Dans le même temps, des acteurs majeurs du secteur, à l’image de Coinbase, ont engagé un bras de fer avec le Congrès sur la question de la rémunération des stablecoins ; un sujet clé qui reste, à ce jour, en suspens.

Au-delà des débats techniques, l’enjeu est stratégique. Si elle aboutit, cette initiative pourrait transformer l’infrastructure monétaire mondiale en combinant innovation privée et souveraineté monétaire. En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de réguler un nouvel outil financier, mais bien de redéfinir les contours de la domination du dollar à l’ère digitale.


Nouvelle ligne de fracture monétaire mondiale

Au-delà de Washington, d’autres institutions s’inquiètent de cette dynamique. La Banque centrale européenne redoute qu’un usage massif de stablecoins indexés sur le dollar au sein de la zone euro n’érode la souveraineté monétaire, ne perturbe la transmission de la politique monétaire et ne renforce encore la domination du billet vert. Elle a réagi en adoptant le règlement européen sur les crypto-actifs (MiCA), un cadre ambitieux combinant exigences de gouvernance, plafonds d’émission et contraintes sur les réserves, afin de contenir l’essor des stablecoins en dollars au sein de l’Union européenne.

En Chine, ces mêmes instruments sont perçus comme une menace directe pour le contrôle des capitaux et le modèle de répression financière du Parti : ils faciliteraient les sorties de capitaux et renforceraient, là encore, l’attractivité du dollar au détriment du renminbi. Les autorités privilégient donc des expérimentations strictement encadrées, dans un environnement domestique étroitement contrôlé.


Fin de règne pour le billet vert ?

Depuis plusieurs années, une question traverse économistes et historiens : le déclin du dollar comme monnaie de réserve dominante est-il inéluctable ? L’essor du Sud global et la fragmentation croissante de l’ordre géopolitique ont alimenté cette hypothèse. Certains, comme l’historien écossais Niall Ferguson, soulignent également que la trajectoire budgétaire et financière des États-Unis, mise en regard de leur effort militaire, rappelle celle d’empires en fin de cycle, où déclin politique et affaiblissement monétaire tendent à converger.

Sans céder à l’idée d’un déclin imminent du dollar, l’offensive américaine sur les stablecoins peut être interprétée comme une stratégie préventive. Elle pourrait offrir aux Etats-Unis un levier supplémentaire pour consolider leur hégémonie monétaire à l’ère numérique. A l’inverse, la Chine suit une trajectoire presque orthogonale, privilégiant un ancrage plus ou moins explicite de sa monnaie à l’or. Elle ne manque ni d’ambition ni d’atouts pour faire du yuan un concurrent crédible du dollar.

Une chose est certaine : la monnaie s’impose désormais comme un champ d’affrontement stratégique majeur entre les Etats-Unis et la Chine.

Avril 08, 2026

Publications

Banque Heritage renforce ses équipes avec deux nominations stratégiques à Genève

Banque Heritage annonce la nomination d’Onur von Burg en tant que Head of Private Banking pour Genève.

Avril 01, 2026

Publications

Le retour en force des obligations convertibles, sur fond de volatilité et d’incertitude

Les émissions mondiales ont progressé de plus de moitié par rapport à 2024 pour atteindre environ 165 milliards de dollars, un niveau inédit depuis près de 20 ans

Mars 30, 2026

Publications

Letter from the CIO - Mars 2026

Choc géopolitique au Moyen-Orient : volatilité à court terme, fondamentaux toujours déterminants

Mars 17, 2026